Anna Karenine, ou la salope tragique

En cherchant à explorer les sources liminaires à l’émergence de la salope contemporaine – ce qui est un peu la raison d’être de Salope Magazine – il m’est apparu comme évident qu’Anna Karenine, le prodigieux roman de Tolstoï, constituait en quelque sorte la base opérationnelle de toutes les histoires d’adultère écrites depuis.

Mariée à Alexis Karénine, un haut fonctionnaire de l’administration impériale austère et orgueilleux, Anna est la mère d’un petit garçon de huit ans, Serge. Un jour, alors qu’elle se rend à Moscou chez son frère Stiva Oblonski, elle croise le comte Vronski, venu à la rencontre de sa mère, en descendant du train. Le comte laisse passer cette très belle femme, non sans se dire, on s’en doute, qu’il en croquerait bien.

Ce qui devait arriver arriva, pour le personnage comme pour le lecteur, et Anna Karénine tombe amoureuse de Vronski, cet officier brillant mais frivole. Ce n’est tout d’abord qu’un éclair, et la joie de retrouver son mari et son fils lui font croire que ce sera un vertige sans lendemain. Mais lors d’un voyage en train, quand Vronski la rejoint et lui déclare son amour, Anna réalise que la frayeur mêlée de bonheur qu’elle ressent à cet instant vont changer son existence. Anna lutte – vaguement – contre cette passion, mais elle finit pourtant par s’abandonner avec un bonheur coupable au courant qui la porte vers ce jeune officier.

Puis Anna tombe enceinte. Se sentant coupable et profondément déprimée par sa faute, elle décide d’avouer son infidélité à son mari. Elle n’ose raconter à Vronski qu’elle s’est décidée à parler à son mari. L’amour qu’elle porte pour son fils lui fait songer un moment à abandonner mari et amant et à fuir avec lui. Mais une lettre de son mari, parti en voyages, en réponse à son aveu , où il ne lui demande que de respecter les apparences, la décide à rester. Mais la grossesse se déroule mal. Après avoir mis au monde une fille, Anna contracte la fièvre et risque de mourir . Elle envoie un télégramme à son mari , lui demandant de rentrer et de lui pardonner. Elle se repent et appelle la mort comme une libération pour tous. Emu par le remords de sa femme et sa mort imminente , Alexis consent à lui pardonner. On trouve dans cette séquence l’essence de la salope contemporaine : dépendante des hommes mais croyant comme un acte de foi à sa propre indépendance, contradictoire et paradoxale, déchirée et déchirante. Rien n’a changé en un siècle et demi : la femme adultère sait toujours revenir, quelques raisons qu’elle doive invoquer, mais c’est – toujours – pour trahir à nouveau.

Une fois guérie, Anna qui aime évidemment toujours Vronski, prétend refuser de le voir :  celui-ci songe un moment à se suicider mais se ravise. Quelque temps plus tard, une rencontre inopinée avec Vronski suffit – on s’en serait douté – à faire voler en éclats la décision d’Anna. Elle se jette dans ses bras et ils décident de fuir ensemble à l’étranger. C’est pour Anna, un moment de joie et de délivrance. Elle connaît pendant quelques semaines un bonheur insolent en visitant avec Vronski la France et l’Italie. Y’a bon le jeune et fringant officier quand le mari paye les factures ; là encore, la salope est intemporelle.

Puis leur relation va se détériorer lentement . De retour en Russie, Anna et Vronski vivent en marge de la société. Ils suscitent à la fois admiration et réprobation d’avoir ainsi bravé les conventions de la haute société russe. La fortune de Vronski leur permet d’avoir une existence indépendante et ils parviennent à recréer autour d’eux une micro-société , en marge du Grand Monde. Mais Anna ne supporte pas d’avoir abandonné son enfant et trahi son mari. Elle reste attachée à son fils Serge qu’elle ne voit plus et elle n’aime pas la fille née de sa liaison avec Vronski. De son côté, Vronski, abandonné par ses pairs, vit difficilement les effets de cette liaison. Ce climat pesant provoque une incompréhension réciproque qui obscurcit leur union. Anna, en proie aux plus vifs tourments, et prise dans un engrenage dont elle ne peut se délivrer, met fin à sa vie en se jetant sous un train.

C’est ici, sans doute, que l’on touche aux limites de la modernité d’Anna Karenine. Son suicide, en effet, résulte de l’opprobre qui ose encore à l’époque affecter ceux qui mentent et trahissent ; une Anna moderne, certaine de son bon droit, affranchie de toute valeur morale, de tout devoir et de toute loyauté, aurait sûrement coulé des jours paisibles dans une station balnéaire croate.

L’histoire d’amour tragique d’Anna Karénine et de Vronski s’inscrit dans un vaste tableau de la société russe contemporaine.

En parallèle à leur aventure, Tolstoï brosse le portrait de deux autres couples : Kitty et Lévine, et Daria et Oblonski . Il y évoque les différentes facettes de l’émancipation de la femme – ou, comme on le dirait aujourd’hui, de l’émergence de la salope, et dresse un tableau critique de la Russie de la fin du XIXe siècle. Tolstoï montre que les idées libérales et progressives de l’occident commencent à saper des structures traditionnelles apparemment intactes de la Russie, parfois pour le meilleur mais le plus souvent pour le pire. Tolstoï n’avait encore rien vu…

C’est tout d’abord l’amour heureux qui finira par unir Kitty et Lévine.

Kitty est une belle adolescente qui à dix-huit ans fait son entre dans le monde. Lors d’un bal, la déclaration de Levine la flatte car elle lui donne de l’importance . Elle lui répond cependant par la négative car elle est amoureuse de Vronski. Ce dernier lui échappe lors de ce bal où il succombe à la fascination d’Anna. Kitty sombre alors dans la honte.

Lévine, lui, est un gentilhomme campagnard généreux et progressiste. Tout comme Tolstoï, il est assailli d’angoisses et d’interrogations sur le sens de la vie et de la mort et sur la relation des êtres humains avec l’infini.

Plusieurs mois après ce bal tragique, Kitty rencontre à nouveau Lévine auprès duquel elle ressent alors un mélange d’effroi et de bonheur. Elle se rend compte qu’elle n’a aimé que lui. Kitty et Lévine comprennent que le passé n’a été qu’une épreuve destinée à consolider leur amour. Ils décident alors de se marier. Là encore, l’essence de la condition féminine se dévoile sans pudeur : celui qui hier encore n’était qu’un minable, invisible dans l’ombre du beau gosse, devient soudainement l’objet d’un amour éternel. Comme c’est commode ; comment dit-on foutage de gueule en russe ?

Apparaît ensuite un couple plus contrasté: Oblonski, le frère d’Anna Karénine, est un jouisseur infidèle. Il témoigne une extrême indulgence à ses semblables, sans doute fondée sur le sentiment de ses propres défauts. Daria , son épouse, est, elle, soumise et résignée, mais surtout épuisée par les tâches de la vie quotidienne. Malgré son infidélité, Oblonski prodigue à sa femme de multiples marques de tendresse réconfortantes… Il l’aime comme un homme, et plus exactement, comme un russe.

À travers l’histoire de ces couples, au-delà même de l’idéal humaniste qu’il place en Lévine, Tolstoï évoque dans ce roman une double quête sans fin : celle de la recherche de l’amour et de l’exigence de vérité. Mais il entrevoit surtout, avec une remarquable préscience, l’essort de la salope moderne et ses conséquences sociales et psychologiques. L’avenir sera à l’image d’Anna se jetant sous son train : un saut désespéré dans l’enfer de la machine et dans la mort, tout plutôt que de vivre comme les femmes ont toujours vécu.

 

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