Le mec trop gentil, cet inconnu

Je vais vous raconter une histoire que vous connaissez déjà. Comme vous la connaissez déjà, pour la rendre un peu plus intéressante, et aussi parce que j’ai faim, les protagoniste auront des noms de fruits.

Il était une fois un garçon qui s’appelait Poire.

Poire fréquentait des filles. On lui avait appris qu’il fallait être gentil avec les filles, et Poire était de toutes façons quelqu’un de gentil. Il n’y avait pas besoin de le lui dire deux fois. Il était donc gentil.

Le voisin de Poire s’appelait Melon. Melon n’était pas gentil du tout, lui. Il faisait pleurer les filles et elles allaient se faire consoler par Poire. Celui-ci, bien sur, désapprouvait fort sa conduite. Lui, Poire, c’était un mec bien. Il respectait les filles, il les écoutait, il blaguait avec elles, bref, c’était leur ami.

Et pourtant, Poire enviait un peu Melon. Il ne comprenait pas. Il avait beau être gentil, serviable, agréable et tout, il restait désespérément célibataire.

Melon, lui, avait plein de copines, alors qu’il ne faisait rien comme il fallait. Il s’occupait avant tout de lui-même. Prenons Cerise, par exemple. Cerise, c’était l’ex de Melon. Quand ils étaient ensemble, elle l’appelait tard dans la nuit, et Melon l’envoyait chier, parce que c’était pas des heures pour appeler. Après, elle l’appelait dans la journée, et il l’envoyait chier encore, parce qu’il était occupé, soi-disant. Il ne voulait même pas lui dire ce qu’il faisait. Ensuite, il rentrait tard et oubliait de lui téléphoner parce qu’il préférait être avec ses amis plutôt qu’avec elle. Puis, un jour, il l’avait trompée avec Pastèque, et Cerise avait eu le coeur brisé. Elle avait foncé chez Poire. Poire l’avait écoutée, l’avait consolée. Il lui avait dit ce qu’il pensait de Melon. Mais il faut croire que les filles aiment les salauds: Deux semaines plus tard, Cerise retournait se jeter dans les bras de Melon, et Poire restait seul. Seul et triste.

Poire ne comprenait pas pourquoi les filles aiment les salauds. Lui, c’était un mec bien, jamais il n’aurait trompé Cerise. Elle ne se rendaient pas compte de qui il était vraiment, ou peut-être aimaient-elles souffrir? N’importe comment, Poire était toujours seul, et devenait de plus en plus aigri au fil du temps. Allaient-elles enfin le remarquer? Allaient-elles enfin voir l’évidence, comprendre qu’il était un mec bien, qu’il avait tout à leur apporter? Tomberaient-elles enfin dans ses bras, émues par tant de gentillesse et d’attention?

Non, toujours pas. Poire finit par se dire que les filles aiment les salauds. Lui, il est trop gentil, c’est clair. Il se fait avoir, encore et encore. Tant de gentillesse, et elles en profitent, les garces… Mais pourtant, il continue d’être gentil. Il est comme ça, Poire, il a du coeur, il est toujours là pour les autres, et il continue d’espérer qu’un jour, sa gentillesse légendaire portera ses fruits.

Toutes des salopes, Ou le mythe du mec trop gentil

Je vous laisse deviner la suite de l’histoire. Est-ce que Cerise est venue vivre une jolie vie fruitée à deux avec Poire? Probablement pas.

Alors, est-ce que les mecs sont trop gentils? Les filles aiment-elles les salauds? Sont-elles masochistes? Poire n’a-t-il simplement pas assez confiance en lui? Sa gentillesse est-elle une forme de soumission?

Question métaphysique numéro un: peut-on être trop gentil?

Mais au fait, qu’est-ce la gentillesse? Est-ce que la gentillesse n’est pas un comportement désintéressé?

Cette histoire, vous la connaissez surement. C’est un grand classique de la vraie vie; Des mecs comme Poire, il y en a plein, à croire que ça pousse aussi sur les arbres, et en toute saison. Y en a plein la vraie vie, et surtout, y en a plein Internet. Et ils se plaignent, continuellement. Ils se plaignent d’être trop gentils et de n’avoir aucune reconnaissance. Leur gentillesse, au final, ne leur rapporte rien.

Mais est-ce que la gentillesse, c’est fait pour rapporter quelque chose? Etre gentil, c’est donner, et non pas échanger. Echanger, c’est du commerce. Bien sur, quand on est gentil, on s’attend à une reconnaissance, quelque part, c’est normal. Mais ce n’est pas pour ça qu’on est gentil. On est gentil parce qu’on aime faire plaisir aux autres. Si Poire aime faire plaisir aux autres, pourquoi l’entend-on sans arrêt se plaindre que ça ne lui rapporte rien?

Poire se vante d’aimer les filles, de les respecter, mais il passe son temps à se plaindre d’elles, et se voit comme une éternelle victime de la gente féminine. Y aurait pas comme un paradoxe?

Poire est-il vraiment gentil, ou agit-il dans un but? Et quel but?

Question métaphysique numéro deux: Pourquoi Poire est-il gentil?

Que veut Poire? Veut-il seulement consoler la pauvre Cerise, malheureuse amoureuse éconduite par Melon? Qu’espère-t-il?

Ce n’est un secret pour personne, Poire espère plus ou moins se farcir Cerise. Ou alors, être heureux avec elle et avoir beaucoup d’enfants. Il ne le lui dit pas, il aurait bien trop peur de se prendre un râteau. Il fait donc tout ce qui est nécessaire pour la garder près de lui, et espère qu’elle viendra de lui-même vers lui quand il aura suffisamment donné de sa personne.

Mais alors, pourquoi ça ne marche pas?

La question serait plutôt: comment peut-il espérer que cela marche?

En ce moment, je suis chez un Couchsurfeur. Il est vraiment très gentil: d’abord, il me laisse pioncer chez lui. Il m’offre du café, il me fait visiter sa ville, et il est même passé me chercher en voiture quand je suis arrivée (en stop). Est-ce que vous pensez que je vais coucher avec lui pour le remercier de tant de gentillesse? Hé bien non, cela ne fait pas partie du programme. Ce que je compte faire c’est le remercier en lui disant merci et éventuellement en lui laissant une appréciation sympathique sur Couchsurfing.org, voire lui envoyer une carte postale depuis ma prochaine destination.

Ce qui est amusant, c’est que certains mecs sont persuadés que Poire est un pur produit du féminisme: toujours gentil avec les filles, ne les blesse jamais… En réalité, Poire est un pur produit du patriarcat. Il ne comprend pas pourquoi il n’obtient pas sa récompense alors qu’il fait tout comme il faut, pense-t-il. Il finit par déduire que les filles n’aiment pas la gentillesse, puisqu’il est gentil et qu’elles ne couchent pas avec lui pour autant.

Les filles aiment la gentillesse, puisqu’une fois le coeur brisé, elles viennent se faire consoler par le pauvre Poire. Elles le fréquentent parce qu’il est serviable et gentil. Par contre, elles ne couchent pas avec lui. Tout simplement parce que trouver quelqu’un gentil n’est pas une raison valable de coucher avec.

Poire est un pur produit du patriarcat parce qu’il s’imagine que les filles couchent pour remercier, pour faire plaisir, en échange de quelque chose. Ca ne lui vient pas à l’esprit que les filles ont des relations sexuelles tout simplement quand elles sont attirées sexuellement par quelqu’un. Il s’imagine, d’une certaine façon, qu’une récompenser sexuelle et/ou affective lui est due en échange de tous ses bons et loyaux services.

Poire ne voit pas les filles comme des personnes qui ont leurs préférences, leurs choix, leur libido, leur libre-arbitre. Poire pense que les filles couchent avec toi de façon automatique quand tu remplis un certain nombre de conditions. Tu butes le dragon, hop, tu te tapes la princesse. C’est comme dans les jeux vidéos.

Le mythe du mec trop gentil, c’est aussi le mythe du héros pourfendeur de dragons, du sauveur, du prince qui à la fin se tape la princesse.

Mais au fait, elles couchent bien avec Melon, les filles, et pourtant c’est un salaud! Alors?

Melon est-il vraiment un salaud? Peut-être.

N’empêche que, quand on sort avec quelqu’un, on court toujours le risque de le décevoir, de le blesser, de le faire pleurer. Poire ne brise le cœur de personne, et ne s’imagine pas en train de le faire. Mais peut-être qu’il briserait des cœurs si toutes les filles lui couraient après. Surement, même.

Poire se donne le bon rôle, celui du gentil. C’est donc Melon le méchant, il ne respecte pas les filles, il les fait pleurer. Bien sur, le monde est plein de Melons, et certains sont un peu, voire carrément machos, et ce ne sont pas tous des anges. Certains sont peut-être effectivement des salauds. Mais qui est le plus macho? Pour Poire, le simple fait de sortir avec une fille, c’est déjà être un salaud, puisque quand on s’investit dans une relation affective, on court le risque de faire souffrir l’autre personne. D’ailleurs, Poire ne remet jamais en question le comportement de ses amies, il ne se dit jamais qu’elles aussi font parfois souffrir des mecs, ou qu’elles ont tendance à s’investir dans des relations qui les font souffrir sans savoir ou oser mettre les limites. Sans vouloir dire que tout est de leur faute, une relation ça se fait à deux. Tout ce qu’il voit, Poire, ce sont de pauvres victimes, et un vilain méchant. Ne peut-on pas y voir son aveuglement par rapport au libre-arbitre des femmes? Ne considère-t-il pas les femmes comme des objets passifs qui subissent tristement leur sort, et qui donc n’y sont jamais pour rien dans ce qui leur arrive? La seule personne impliquée dans les brisages de cœur, c’est Melon, puisque c’est un homme.

Il y a aussi son manque d’expérience. Son idée des relations homme-femme, c’est un mélange de projection, d’idéalisation, et de tout ce qui lui a été transmis par d’autres (surtout par la culture: cinéma, livres, jeux vidéos, etc). C’est donc une idée fausse, totalement fantasmée, des relations amoureuses. Il les idéalise, en pensant qu’être à deux c’est forcément mieux que d’être seul. Il ignore lamentablement qu’il serait peut-être amené à se comporter exactement comme le vilain Melon sans cœur s’il était dans la même situation, avec plusieurs filles qui le considèrent comme un partenaire sexuel potentiel, avec une vie qui ne tourne pas forcément autour d’elles. Il s’imagine qu’il serait un petit copain et un époux parfait, sans avoir suffisamment expérimenté les rapports amoureux pour savoir que ce n’est pas si simple que ça, la vie à deux. Surtout, il a une telle distance par rapport aux filles, qui, dans son regard, ne sont pas des êtres humains comme lui mais avant tout des filles, qu’il n’arrive pas à avoir des rapports humains normaux avec elles. Certains Poire poussent l’angélisme machiste jusqu’à ne pas oser le moindre geste sexuel parce que, dans leur esprit, coucher avec une fille c’est lui manquer de respect, la salir.

poire

Trop gentil ?

« Si c’est comme ça, moi aussi je vais devenir un Salaud ! »

Un jour, Poire pourrait décider de devenir un salaud lui aussi. Il s’inscrirait sur FrenchTouchSeduction ou un autre forum à la con dans lequel des mecs comme lui remettent en question suffisamment de choses pour avoir l’illusion de créer une différence, mais pas assez en réalité pour sortir de l’impasse. Les players n’ont aucun doute sur le fait que, pour obtenir une fille, il faut faire comme-ci et comme-ça, comme dans les jeux vidéos en somme: la fille, c’est la récompense, si tu fais bien tout comme il faut, tu coucheras avec elle. Sur internet, tu trouves des manuels de drague écrits par des mecs dont je n’aimerais pas être le psy, et qui t’expliquent par a+b et avec des théories compliquées comment chopper de la gonzesse, si être gentil ne marche pas.

Les players ne voient toujours pas les filles comme des humains normaux dotés d’un libre-arbitre et d’une personnalité. Pas plus que Poire. Le seul désaccord, c’est sur la marche à suivre pour obtenir le bisou-récompense (ou plus). Le player est une sorte de Poire en pire: il fait exactement tout comme avant, mais au lieu d’être « gentil », il balance des piques, ou utilise la PNL (moyen pratique d’arriver plus ou moins à un résultat sans cesser de considérer les femmes comme des sortes de marionnettes). Il n’y a pas une grande différence, puisque sa prétendue gentillesse n’était en fait qu’un moyen pour obtenir quelque chose. La PNL en est un autre, ainsi que tous les manuels de drague qu’on trouve à droite et à gauche.

En apparence, le Player est plus misogyne que le Poire de base. En apparence seulement. Le mépris des femmes est plus ou moins assumé chez l’un, dissimulé chez l’autre derrière une constante victimisation. Les deux se victimisent de toutes façons: tandis que Poire se voit comme une perpétuelle victime de l’inconstance féminine, Player justifie son mépris et sa méchanceté pour les femmes par une sorte de vengeance à leur encontre pour tout le mal qu’elles lui ont fait. Evidemment, ça ne l’aide pas à avoir des relations harmonieuses et épanouies avec les femmes, mais il y a quelques autres idées que le patriarcat a bien enfoncées dans la tête du player: par exemple, celle que pour être heureux, un homme doit coucher avec un maximum de femmes. Il se persuade donc que s’il n’est pas heureux, c’est parce que son tableau de chasse n’est pas assez pourvu, et que le bonheur viendra avec le nombre ou la qualité de ses partenaires sexuelles.

Il est extrêmement difficile de remettre en question les normes de genres qui sont martelées dès l’enfance. Pour tout le monde, mais en particulier pour ceux qui se piquent de faire partie du genre dominant.

Le plus triste? Poire ignore la vraie gentillesse. Celle qui se donne sans compter, celle qu’on ne regrette pas sous prétexte de n’avoir rien obtenu en échange. La misère sexuelle, c’est triste, la misère humaine, encore plus. Pauvre Poire.

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