“Gone Girl” ou la salope insubmersible

S’il ne possède pas ce charme ambigu de la version originale, le titre français du roman Gone Girl, que son auteure Gillian Flynn a elle-même adapté pour le film de David Fincher, a le mérite de poser clairement les données du problème : les Apparences – paru chez Sonatine l’année dernière tandis que le livre s’arrachait dans les librairies américaines – sont très exactement la source de tous les maux qui s’abattent sur un charmant petit couple – américain, parfois caricatural – jusqu’à le conduire à sa perte dans un tourbillon de folie autodestructrice. Au commencement, les «apparences» en question sont nettement en faveur de Nick (Ben Affleck, tout en mâchoires saillantes) et d’Amy (Rosamund Pike dans son premier rôle à la hauteur de son inquiétante beauté). Lui est un beau gosse élevé au grain du Missouri, venu chercher gloire et prospérité à New York, où il exerce le métier de journaliste dans un magazine branché. Elle est la belle héritière d’une fortune amassée par ses parents, auteurs à succès de livres pour enfants dont l’héroïne est Amazing Amy, sorte de Martine sauce yankee, copie imaginaire d’elle-même et énième petite fiancée de l’Amérique, dont les aventures à succès ont, peu à peu, dépossédé la jeune salope du sel de sa propre existence. Une nuit «ensorcelante» comme le cinéma américain en a produit des milliers, ces deux-là entament une histoire d’amour qu’ils veulent parfaite dans ses moindres détails.

«Baffes». Et ils ont de bonnes raisons d’y croire. Après tout, ils sont jeunes, beaux, raisonnablement riches (elle surtout), habitent Manhattan et dégagent une harmonie qu’on ne trouve jamais ailleurs que dans les publicités des magazines de mode. «On est si mignons qu’on mériterait des baffes», lâche la belle Amy au comble de la béatitude. Quand ils ne baisent pas comme des dieux de l’Olympe, leur truc, c’est ça. Traverser avec une nonchalance étudiée au millimètre une soirée friquée new-yorkaise pour montrer, et se prouver au passage, que rien ni personne ne leur arrive à la cheville, ignorant superbement que leur plaisir narcissique est tout entier contenu dans les regards jaloux travestis de bienveillance de ceux qui les observent, figurants frustrés dans le film de leur bonheur sans nuages. Dans ce monde où chacun passe la moitié de son existence à se fabriquer une image publique présentable sur les réseaux sociaux, comment pourrait-il en être autrement ? Et Fincher, qui a réalisé The Social Network, en sait quelque chose. L’expression un brin surannée «faits l’un pour l’autre» pourrait résumer cette première partie du film, où Fincher joue tous les codes de la comédie sentimentale la plus académique.

On ne le sait pas encore mais le film est, à cet instant, l’objet même de cette outrance, le spectateur admirant, presque malgré lui, cette union de roman-photo. Toutefois, comme Fincher n’est pas le cinéaste le plus gracieux du monde, on attend que le sale coup pointe son nez. Et, de fait, les coutures du conte de fées ne tardent pas à craquer. Lorsqu’une force centrifuge éloigne l’idéal petit couple du centre de l’univers qu’ils rêvent de dominer, l’heure de la débâcle sonne. Nick perd son boulot (semble-t-il, ça arrive aussi dans la presse américaine) et décide de retourner dans le bled où il a vu le jour pour retrouver sa mère malade et sa sœur jumelle, Margo. La famille, ainsi reconstituée, retrouve ses tristes repères de bourgeoisie assoupie de province. Le beau gosse comprend qu’il ne sera jamais le nouveau grand auteur américain et finit par ouvrir un bar pas très folichon avec sa sœur. De son côté, Amy se consume d’ennui et d’amertume de voir ainsi leur vie, qu’elle imaginait en magnifique animal indomptable, se figer dans les sables mouvants d’un patelin sans histoire où il n’y a plus personne à qui jeter au visage l’image vaguement obscène de leur idylle.

Malheur. Et, le matin du cinquième anniversaire de leur mariage, Amy disparaît. Quelques meubles renversés suggèrent qu’il y a eu lutte et donc enlèvement. Les apparences, encore. Commence alors un autre film, infiniment plus sec et cruel, où les masques tombent comme à Gravelotte, dans le genre duquel Fincher a déjà fourni une flopée d’exemples saisissants, depuis The Game jusqu’à Zodiac. L’enquête qui se met en branle pour comprendre ce qui est arrivé à Amy prend une tournure perverse où les apparences, toujours, tiennent lieu de fil narratif. Nick, qui collectionne les clichés de la crise de sa proche quarantaine, apparaît en pleine lumière médiatique comme infiniment moins lisse et parfait qu’il ne s’imaginait. Il n’est pas assez convaincant en mignon mari dévoré d’angoisse que les chaînes de télévision voudraient diffuser à pleins tuyaux. Il est même, au sens de Camus, comme étranger au malheur qui le frappe, ne fournissant jamais l’exorbitante somme de larmes, de voix brisée par l’émotion et d’yeux cernés par les nuits blanches que son nouveau statut exigerait. Autrement dit, il a l’air d’un coupable.

Tiroirs. La police, les journalistes et la lugubre petite communauté locale, réveillée en sursaut de sa torpeur par le fait divers, ont senti l’odeur du sang et tous ont le lynchage dans les yeux. Evidemment, ce n’est pas si simple. De révélation en coup de théâtre, il reste encore une infinité de tiroirs à ouvrir dans cette affaire, découvrant à chaque étape une vérité plus sombre et désespérante, parfois même dans son caractère le plus prévisible. Dans cet immense bal des faux-culs, David Fincher n’épargne pas grand monde et surtout pas ses héros, noyés dans leur propre narcissisme. Nick, au fond, est un beauf pétri d’égoïsme, renonçant à tout ce dont il rêvait avant même d’avoir essayé. Amy, soudain réduite à l’état de desperate housewife, perd la raison à l’idée de ne plus jamais être la reine du bal. Et les autres ne valent guère mieux, exception faite de la jumelle, Margo (Carrie Coon, remarquable), victime collatérale de son amour fraternel. Pourtant, dans cette féroce vision où la beauté devient une malédiction et l’amour un tombeau de ses propres illusions, le cinéaste touche un point sensible, à la fois désolant et terriblement moderne, voulant que celui ou celle avec qui on partage toute son intimité devient le détenteur du plus inavouable des secrets. Il est le témoin et le juge de ce que nous sommes vraiment, au-delà de toutes les fameuses apparences qu’il faut parfois une vie entière pour rendre crédibles.

Et Amy et Nick, souverains éphémères d’un royaume où le selfie est devenu un sport national, paient leur bref instant de gloire au prix le plus fort. Dans une scène presque fantomatique, Fincher montre des badauds hilares se prenant en photo devant le bar de l’homme soupçonné d’avoir tué sa salope. Ce n’est pas tant l’ambiance sordide de kermesse qui prend à la gorge ici, mais la certitude d’assister à une cérémonie barbare et banale, voulant que le seul spectacle vraiment réjouissant consiste à contempler sa propre image sur un écran de téléphone, ravi d’avoir compris que, chez les autres aussi, le bonheur n’était qu’une supercherie.

Amy est – et restera longtemps – un hallucinant psychotype de salope.

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