Otto Weininger sur les femmes – II

Le fait que les préoccupations sexuelles des femmes se subordonnent à leurs préoccupations d’entremetteuses apparaît clairement dans le rapport qu’elles entretiennent avec les hommes mariés.

Comme rien ne les heurte tant chez l’homme que le célibat, elles cherchent à marier l’homme seul ; mais aussitôt qu’il est marié, il perd pour elles l’essentiel de son intérêt. Même lorsqu’elles sont mariées elles-mêmes et ne considèrent donc plus tout homme en premier lieu sous le point de vue de leur désir d’être prises en charge par un mari, que rien, à ce qu’il semble, ne devrait plus empêcher qu’elles s’intéressent à l’homme marié tout autant qu’à celui qui ne l’est pas, elles cherchent rarement à conquérir l’époux d’une autre femme, sauf s’il s’agit de se venger d’elle. Cela montre bien que leur souci n’est que d’unir et d’accoupler : si l’adultère n’est que rarement commis avec des hommes mariés, ce n’est que parce que ces derniers satisfont tels qu’ils sont, déjà, à ce qui est l’idée profonde du maquerellage.

L’instinct du maquerellage est le caractère féminin le plus universel : le désir d’être belle-mère, c’est-à-dire de le devenir, est encore bien plus général chez les femmes que celui d’être mère, dont on s’exagère le plus souvent beaucoup la force et l’extension. On s’étonnera peut-être de l’importance que j’accorde à un phénomène qu’on a coutume de regarder tout au plus comme comique ou déplaisant. Mais il faut bien se représenter ce dont il s’agit. On sait que toute femme “intrigue un peu”, mais on ne voit pas généralement qu’elle exprime là son essence même. Ce culte rendu à l’IDÉE du coït est à n’en pas douter le seul et unique caractère féminin universel.

Voir l’essence de la féminité dans le simple désir d’être coïté soi-même serait une idée trop étroite, considérer que le contenu de la femme est l’enfant, ou encore l’homme, ou même encore les deux ensembles, est une idée déjà trop large. La seule définition véritable en même temps qu’exhaustive de la femme est bien l’instinct du maquerellage, ce sentiment d’une MISSION DONT ELLE EST CHARGÉE, QUI EST DE FAIRE VIVRE ET DE SERVIR L’IDÉE DE L’UNION CHARNELLE. Toute femme est une accoupleuse, et cette propriété de la femme d’être L’AVOCATE ET LE MINISTRE DE L’IDÉE DU COÏT est également la seule qu’on trouve chez elle à tous les âges de la vie et qui subsiste jusqu’au delà de la ménopause : la vieille femme n’intrigue plus pour elle-même, mais elle continue d’intriguer pour les autres. Si la maquerelle par excellence est une vieille femme, c’est que cette activité n’est pas chez elle quelque chose qui s’ajoute à ce qu’elle est déjà, mais ce qui seul survit en elle de l’ensemble mal différencié de ses poursuites désintéressées et égoïstes.

Je résumerai ici en quelques mots ce que je crois avoir montré de la sexualité de la femme. La femme est tout d’abord intéressée exclusivement et continuellement par le sexe. Elle n’est elle-même, dans toute sa personnalité tant physique que psychique, que sexualité, et la sexualité même. Elle est en outre en relation sexuelle avec toutes choses, de manière continue et par le corps entier. Enfin, tout comme son corps entier n’est qu’une dépendance de son sexe, l’idée du coït est le centre de sa pensée.

Le coït est la seule chose au monde qui ait pour elle une valeur POSITIVE, et elle se trouve ainsi être l’agent unique et le support de l’idée de l’union physique en général. Cette valeur qu’elle attache au coït ne se limite pas à un sentiment égoïste, et n’est, d’une manière générale, pas individuelle, elle est l’expression de quelque chose d’essentiel, elle est interindividuelle, supraindividuelle et – si l’on veut bien me passer cet emploi tout profane du terme – comme la fonction TRANSCENDANTALE de la femme. Car si l’essence de la féminité est le maquerellage, cela l’identifie à la SEXUALITÉ UNIVERSELLE. L’accouplement représente pour la femme la valeur suprême, celle qu’elle ne cesse de vouloir actualiser. SA PROPRE SEXUALITÉ N’EST QU’UNE FORME D’EXPRESSION PARTICULIÈRE ET LIMITÉE DE CET INSTINCT IMPERSONNEL ET GÉNÉRALISÉ.

Mais cet effort incessant auquel la femme se livre pour réaliser son idéal de l’accouplement s’oppose si fondamentalement aux notions masculines d’innocence et de pureté, à cet idéal de pudeur, à cette forme supérieure de virginité, que l’homme qui aime désire voir exprimée en elle que toute l’aura dont la baigne l’illusion érotique n’aurait pu faire qu’on se méprenne sur sa véritable nature si ne s’était ajouté à cela autre chose, qui est sa profonde duplicité. Si malaisée et téméraire qu’en paraisse l’entreprise, il me semble nécessaire de rechercher quelle peut être chez la femme la racine commune et de cet instinct du maquerellage et de cette duplicité, si profonde que la femme elle-même se trompe sur ses propres desseins. Cette duplicité fondamentale de la femme serait de nature à remettre en question tout ce qui a pu apparaître jusqu’ici comme points acquis à son sujet. J’ai pu montrer que la femme est incapable d’introspection, et pourtant il existe certainement des femmes qui notent et saisissent très clairement tout ce qui se passe en elles. Qu’elle ne sait ce qu’est l’amour de la vérité, et cependant que n’en connaît-on pas qui ne mentiraient pour rien au monde ?

Que la conscience de la faute lui était étrangère, alors qu’il y en a tant qui se reprochent amèrement la moindre peccadille, qu’on sait fort bien que par ailleurs il y a des “pénitentes”, qui mortifient leur chair. Que seul l’homme connaissait la pudeur, mais qu’en est-il alors de ce qu’on appelle la pudeur féminine, cette sorte de modestie dont Hamerling dit qu’on ne la trouve que chez la femme et ne faut-il pas supposer qu’elle existe pour que l’idée même en ait pu naître ?

Plus encore, comment la femme peut-elle être antireligieuse alors que tant de femmes, dans l’Histoire, sont entrées en religion ? Être dépourvue de toute pureté morale alors que tant de poètes et d’historiens ont fait le portrait de femmes vertueuses ? Être purement sexuelle et n’honorer que la sexualité alors qu’on sait assez combien elle peut également s’indigner de la moindre allusion à ces choses, n’en concevoir que de l’irritation et du dégoût, fuir même l’acte sexuel autant et davantage que l’homme ? Il est bien clair que toutes ces antinomies soulèvent une même question et que la réponse donnée à cette question est ce qui va déterminer en dernière analyse mon jugement sur la femme. Or il est évident aussi que si une seule femme véritablement femme s’avérait être véritablement asexuelle, ou avoir une idée de ce qu’est la valeur morale, tout ce que j’ai dit plus haut des femmes et que j’ai donné comme caractérisant leur sexe d’une manière générale se trouverait du même coup infirmé et toute la position que je veux défendre à ce sujet battue en brèche. Il me faut donc expliquer ces phénomènes apparemment incompatibles avec ce que j’avance, et montrer qu’ils ne le sont précisément qu’en apparence, qu’ils relèvent tous en réalité, dans leur équivoque même, de cette même nature de la femme partout dénoncée jusqu’ici.

Pour mieux comprendre ces contradictions fallacieuses, il faut se rappeler tout d’abord l’extraordinaire “disponibilité”, ou pour parler mieux, mais plus méchamment, l’extraordinaire “impressionnabilité”, des femmes. Cette accessibilité à tout ce qui est nouveau, qui s’exprime également dans la facilité qu’elles ont à adopter les vues d’autrui, n’a pas encore été suffisamment marquée dans ce qui précède. La femme s’adapte en tout à l’homme comme l’écrin au bijou, les idées de l’homme deviennent les siennes, ses goûts deviennent ses propres goûts, chaque parole qu’il prononce, un événement, et cela d’autant plus que l’attirance sexuelle entre eux sera plus forte. La femme ne ressent pas cette influence de l’homme comme une entrave à son propre développement, elle ne s’en défend pas comme d’une ingérence étrangère en elle, ne cherche pas à s’en défaire comme de quelque chose qui constituerait un attentat à sa vie propre, en un mot elle n’éprouve aucune gêne à être réceptive, elle s’en réjouit au contraire et attend de l’homme qu’il l’y force. Elle veut la dépendance, et ne désire de l’homme qu’une chose, qu’il lui permette enfin d’être PARFAITEMENT PASSIVE.

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Perversion fantasmatique

Mais ce n’est pas seulement à l’“homme” que la femme emprunte ainsi ses pensées et ses croyances, mais à son père, à sa mère, à ses frères et sœurs et à toute sa famille, ainsi qu’à tous ses amis proches ou lointains, et elle n’est heureuse de rien tant que de trouver autour d’elle des opinions toutes faites. Les femmes ne cessent depuis toutes petites de s’imiter entre elles en toutes choses, dans leur habillement, leur coiffure, leur maintien, le choix de leurs fournisseurs et leur manière de cuisiner, de manière tout à fait naturelle et sans qu’elles semblent avoir le sentiment par là de sacrifier quelque chose d’elles-mêmes, comme ce serait le cas si elles possédaient une individualité propre, une loi qui leur dictât l’ensemble de leur action. Le penser et l’agir de la femme sont un penser et un agir d’emprunt, la femme ne parvenant jamais à se faire par elle-même une opinion des choses, ni à abandonner de son plein gré une opinion qu’on lui a mise en tête (en quoi elle montre que loin qu’elle domine sa pensée, c’est sa pensée qui la domine), mais acceptant constamment et avec enthousiasme celle qu’on lui impose et à laquelle elle pourra se raccrocher.

C’est bien pourquoi les femmes tolèrent si peu tout ce qui va contre les conventions et les usages, quels qu’ils soient. Herbert Spencer rapporte à ce sujet une histoire amusante. Il est d’usage chez de nombreuses tribus d’Indiens tant d’Amérique du Nord que d’Amérique du Sud que les hommes s’adonnent uniquement à la chasse et à la guerre, confiant le soin de tous les autres travaux à leurs femmes. Celles-ci, loin de se révolter de cette situation, la trouvent si naturelle et juste qu’il n’y a pire insulte qu’on puisse faire à une femme Dakota que de lui dire : “J’ai vu ton mari transporter du bois pour allumer son feu. Où était donc sa femme, qu’il ait été ainsi contraint de se substituer à elle ?”.

Cette capacité extraordinaire qu’a la femme d’être influencée par son milieu est en accord intime avec sa forte suggestibilité, ainsi qu’avec son désir immuable d’avoir le rôle passif et non le rôle actif dans l’acte sexuel. C’est cette UNIVERSELLE passivité qui est au fond de la nature de la femme qui lui fait à la fin accepter et reprendre à son compte les jugements mêmes que l’homme porte sur les choses alors que ces jugements sont en contradiction la plus totale avec ce qu’elle-même représente. Cette facilité à s’imprégner des idées masculines, cet abandon total de sa pensée à l’élément étranger, cette fausse reconnaissance de la moralité qu’on ne peut appeler hypocrisie parce qu’elle n’est pas un masque et ne recèle rien d’antimoral, ce fait de se soumettre à une loi qui n’est pas la sienne, peuvent aisément faire illusion tant que la femme ne s’est pas mis dans la tête de penser par elle-même. Les choses ne se gâtent que lorsque les valeurs que ces idées d’emprunt supposent entrent en conflit avec la seule qu’elle reconnaisse, à savoir le coït.

SMOtto Weininger sur les femmes – II