Otto Weininger sur les femmes – I

Plus l’analyse s’est poursuivie, qui visait à faire découvrir des critères d’appréciation de la femme, plus elle a conduit à dénier à celle-ci d’élévation, de noblesse, de grandeur et de beauté. Au moment où je m’apprête à lui faire faire un pas de plus, décisif, dans cette direction, je voudrais dire ici, afin d’éviter tout malentendu, une chose sur laquelle je reviendrai tout à l’heure, à savoir que rien n’est moins dans mes intentions que de défendre le point de vue oriental sur la question de la femme. Qui a suivi attentivement ce que j’ai dit plus haut de l’injustice commise contre elle dans tout ce qui est sexualité et jusque dans l’amour aura compris que ce livre n’est aucunement un plaidoyer en faveur du harem et que je me garderais bien d’ôter toute sa valeur à ce jugement sévère que je porte sur son sexe en appelant sur lui un châtiment aussi problématique.

On peut parfaitement bien vouloir l’égalité juridique de l’homme et de la femme sans pour autant croire entre eux à une égalité morale et intellectuelle. Bien plus, il n’y a aucune contradiction à réprouver toute barbarie dans le comportement d’un sexe vis-à-vis de l’autre tout en étant frappé par l’opposition radicale, cosmique, par la différence essentielle, qu’il y a entre les deux. Il n’y a aucun homme qui n’ait en lui ne fût-ce qu’une parcelle de suprasensible, aucun qui soit totalement dépourvu de bonté, ce qu’on ne peut en revanche dire de la femme. L’homme situé le plus bas dans l’échelle des valeurs est donc encore INFINIMENT supérieur à la femme même la plus remarquable, et lui est même si supérieur que toute comparaison entre eux, toute hiérarchie, perdent leur sens ; et cependant cela ne donne le droit à aucun homme de rabaisser et d’opprimer la femme. Le fait que la prétention à l’égalité devant la loi est pleinement justifiée ne fera oublier à aucun connaisseur de l’homme que l’opposition qu’il y a entre les sexes est bien la plus irréductible qui se puisse concevoir. Et c’est une nouvelle preuve de la superficialité des psychologues matérialistes, empiristes et positivistes (pour ne rien dire de celle des théoriciens socialistes) que ce soit parmi eux précisément que se sont toujours recrutés et se recrutent encore les défenseurs de l’idée de légalité innée des sexes.

Mais je ne voudrais pas non plus qu’on s’imagine que j’adopte sur la femme le point de vue terre à terre d’un P.J. Moebius, qui ne vaut au plus que comme une courageuse réaction. La femme n’est pas une “débile mentale” ; et je ne puis partager l’opinion selon laquelle les femmes capables de produire et de créer représenteraient un phénomène de dégénérescence. On ne peut, d’un point de vue moral, que se réjouir que de telles femmes existent et de ce qu’elles soient plus masculines que les autres, et il faut voir dans ce fait non pas une dégénérescence, mais un progrès, une victoire ; elles montrent d’un point de vue biologique tout aussi peu ou tout autant de signes de dégénérescence que l’homme féminin (à condition de ne pas voir celui-ci moralement). Or les formes sexuelles intermédiaires, loin d’être un phénomène pathologique, ne sont que les formes normales de tout organisme vivant. La femme n’a l’esprit ni élevé, ni profond, ni fin, ni droit, car elle est tout entière dépourvue d’“esprit”. Mais étant dépourvue d’esprit, elle n’est pas faible d’esprit, au sens où on l’entend de quelqu’un qui ne saurait s’orienter dans la vie de tous les jours. L’astuce, le calcul, l’“habileté” en un mot, se rencontre beaucoup plus fréquemment et constamment chez F que chez H aussitôt qu’il s’agit par là d’atteindre des buts égoïstes immédiats. Une femme n’est jamais aussi bête qu’un homme peut parfois l’être.

La femme n’a-t-elle donc aucune signification ? Aucune fin générale ne lui est-elle assignée ? N’a-t-elle pas de détermination, et malgré toute sa vanité et son néant spirituels, ne sert-elle réellement aucune visée universelle ? A-t-elle une mission, ou toute son existence n’est-elle qu’un accident ridicule ? Pour le savoir, il faut partir d’un phénomène qui, si ancien et si connu qu’il soit, n’a jamais, semble-t-il, fait l’objet d’aucun examen sérieux, ni même été jugé digne d’intérêt. Ce phénomène est celui du MAQUERELLAGE, qui, lui, va nous conduire au plus profond de la nature de la femme. Cette volonté d’accoupler les gens est le fait de toute femme sans exception et cela dès son plus jeune âge : on voit de toutes petites filles déjà s’entremettre par exemple auprès de l’amoureux de leur sœur. Et si cet instinct peut sans doute n’apparaître au grand jour qu’une fois raison donnée au proverbe selon lequel “charité bien ordonnée commence par soi-même”, c’est-à-dire une fois passé le moment du mariage, il est présent en permanence chez la jeune fille dès celui de la puberté ; il y est seulement balancé par la jalousie à l’égard de ses rivales et la crainte de se voir supplantée par elles auprès des hommes jusqu’à ce qu’elle ait elle-même, ou sa fortune, ou la situation de sa famille, fait la conquête heureuse qui doit lui valoir un mari. C’est là la seule explication du fait que ce n’est qu’une fois mariées elles-mêmes que les femmes déploient véritablement tout le zèle dont elles sont capables dans cette activité. Et il est si notoire que la meilleure entremetteuse est la vieille femme, chez qui toute préoccupation uniquement égoïste de ce côté-là a disparu, que c’est même, bien à tort, sous son seul aspect qu’on la représente.

Ce ne sont pas seulement les femmes, mais les hommes qu’on dirige vers le mariage, ce rôle étant tout particulièrement dévolu à la mère. C’est le désir et le but de toute mère, et cela sans aucun égard à ce que pourrait être sa personnalité et sa volonté propres, que son fils se marie ; et ce désir, on a été assez aveugle pour y voir quelque chose de noble, à savoir justement cet amour maternel, dont un chapitre précédent a suffisamment dit ce qu’il faut en penser. Il est possible que beaucoup de mères croient ainsi sincèrement lui offrir le bonheur ; mais toutes, de loin, n’en sont pas persuadées, et ce qui les y pousse en premier lieu est, partout et toujours, l’instinct d’entremise et l’aversion irraisonnée que leur inspire chez l’homme le célibat.

Même lorsqu’il s’agit de marier leur fille les femmes ne font que suivre un mouvement purement instinctif. Les efforts infinis que les mères font dans ce sens ne leur sont dictés ni par des considérations logiques, ni, la plupart du temps, par des considérations matérielles, et ce n’est pas qu’ils visent à aller au-devant de désirs exprimés ou secrets de leurs filles (auxquels même, dans le cas du choix du mari, ils sont souvent contraires) ; et le fait que cet instinct s’exprime chez elles à propos non seulement de leurs propres enfants, mais de tout un chacun, fait qu’on ne saurait y voir de l’amour maternel au sens d’un acte “altruiste” et “moral”. Une mère marie sa fille absolument de la même manière qu’elle est prête à favoriser les entreprises de toute fille amoureuse autre que la sienne, pour autant que cette dernière ait trouvé l’époux qu’il lui faut : c’est là tout un, maquerellage d’un côté comme de l’autre ; le maquerellage de son enfant ne se distingue psychologiquement en rien du maquerellage de ceux d’autrui. Je prétends même qu’aucune mère ne se trouve jamais fût-ce même seulement gênée de voir sa fille être l’objet de la convoitise d’un homme, quel qu’il soit.

De même qu’on a vu plusieurs fois dans ce qui précède que la manière dont un sexe ressent certains traits de caractère de l’autre pouvait nous enseigner quelles sont les qualités exclusives de chacun8 mais alors que c’était jusqu’ici la femme qui témoignait de ce que certaines qualités qui lui sont volontiers attribuées sont en fait l’apanage de l’homme seul, l’homme ici pour la première fois montre par son comportement combien le maquerellage est en tout féminin et n’est que féminin : les exceptions ne concernent à cet égard (à part un cas particulier que nous examinerons plus loin9) que des hommes extrêmement féminins. Il n’est d’homme véritable qui ne se détourne avec dégoût et mépris de tout ce qui est intrigues matrimoniales, même alors qu’il s’agit de sa fille et que son plus cher désir est de voir son avenir assuré, et ne laisse le soin de tout cela à la femme. On voit là en même temps très clairement combien ce ne sont pas les véritables caractères sexuels psychiques de la femme qui attirent l’homme, combien ceux-ci au contraire lui répugnent lorsque par hasard il en prend conscience. L’instinct du maquerellage va cependant beaucoup plus loin chez la femme que ne le laisseraient deviner ces exemples classiques. J’indiquerai tout d’abord l’état d’esprit dans lequel les femmes sont au théâtre : se demandant sans cesse quand et comment “le torchon va brûler” entre les deux personnages amoureux de la pièce. Or ce n’est encore là que du maquerellage, c’est-à-dire l’expression de l’éternel désir d’unir partout l’homme et la femme. Plus encore, les lectures érotiques ou licencieuses, qui provoquent chez la femme tant d’attente fiévreuse de ce seul événement qui l’intéresse qui est l’acte sexuel, ne sont pour elle que le moyen de donner corps à ce désir qu’elle a d’accoupler des héros imaginaires. Il n’y a pas là pour la femme deux situations, mais une seule. L’émotion de la mère le jour du mariage de sa fille n’est autre que celle de la lectrice de Prévost ou du “Passage” de Sudermann.

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Philosophie féminine

Les hommes lisent certes aussi de tels livres, mais le font dans un esprit totalement différent ; ils leur demandent de leur représenter l’acte sexuel lui-même, non de les tenir en haleine et de les faire tomber en pâmoison à chaque fois que les personnages font un pas l’un vers l’autre. L’approbation haletante de toute réduction de la distance qui sépare de ce but, la déception et le dépit qui suivent toute impression de déviation par rapport à cette ligne, sont des sentiments féminins ; et ils naissent chez la femme constamment et indifféremment à ce que les personnages qui les éveillent soient réels ou non. S’est-on jamais demandé pourquoi les femmes mettent tant de bonne volonté, tant de “désintéressement”, à faire connaître des hommes à d’autres femmes ? Le plaisir qu’elles y trouvent provient de l’émotion particulière qu’elles ont à savoir que d’autres couchent ensemble.

Passant devant un couple d’amoureux venus se réfugier sur un banc, ou le croisant dans la rue, la femme est curieuse et regarde. Or on ne regarde pas ce qu’on n’aime pas ou ne désire pas, on s’en détourne. Les femmes n’ont tant de plaisir à voir un couple que parce que cet idéal du coït qui est le leur est GÉNÉRAL, et ne vaut pas seulement pour elles. Il a été montré plus haut qu’on n’accorde d’attention qu’à ce à quoi on attribue une valeur positive. La femme qui observe un couple d’amoureux est toujours dans l’attente de ce qui va se passer entre eux, elle anticipe leurs gestes, espère, désire pour eux. L’idée de l’acte sexuel sous toutes ses formes (même chez les animaux) éveille toujours chez elle le plus vif intérêt, jamais la moindre répugnance ; loin de le nier, d’éprouver comme ignoble ce qu’il a d’ignoble, l’idée l’en saisit tout entière, la possède, l’occupe de manière incessante.

Ce trait suffit à définir une grande partie de sa vie psychique qui semble si mystérieuse à tant de monde. Le désir d’être coïtée est certes le plus violent que la femme connaisse, il n’est cependant chez elle qu’une expression PARTICULIÈRE d’un désir beaucoup plus profond, LIÉ À CE QUI FAIT LE SEUL INTÉRÊT DE SA VIE, À SAVOIR LE COÏT EN GÉNÉRAL, qui est que cet acte soit pratiqué le plus possible, où, quand et par qui que ce soit. Ce désir est un désir soit de l’acte lui-même, soit de l’enfant ; dans le premier cas, elle est une courtisane et ne vise par son attitude d’entremetteuse qu’à se représenter cet acte ; dans le second, elle est une mère, non seulement dans le sens où elle désirerait un enfant elle-même, mais dans celui où ce qu’elle voit dans toute union, et cela d’autant plus exclusivement qu’elle se rapproche davantage de la mère absolue, n’est jamais que l’enfant à venir : la mère par excellence est aussi la grand-mère par excellence (même lorsqu’elle est restée vierge, comme on le voit dans la figure de l’inimitable “Tante Jule” de l’“Hedda Gabler” d’Ibsen). Toute véritable mère l’est de l’espèce entière et est mère de tous les humains : toute grossesse la comble.

SMOtto Weininger sur les femmes – I