Prémices de la salopologie

En 1617, paraissait un livre peu connu dont la lucidité le disputait à l’éloquence : l’Alphabet de l’imperfection et malice des femmes. L’auteur – initialement anonyme – y produisait une critique argumentée de la nature féminine, ordonnée autour de vingt-cinq grands thèmes correspondant aux lettres de l’alphabet. Chacun d’eux donnait une définition de la femme : Advissimum animal, «animal très avide» ; Bestiale baratrum, «abîme de bêtise» ; Concupiscentia carnis, «concupiscence de la chair» ; Duellum damnosum, «duel dommageable» ; Estuans aestans, »été brûlant»… «Yvrognesse éhontée», «trompeuse et déloyale», «gosier babillard», «langue serpentine»… Le réquisitoire est sans merci.

Au terme de cette lecture, il fallait bien se rendre à l’évidence : la terre n’est peuplée que de folles, de furies et de perverses. Les femmes ne sont que «boue» et «excréments». Leur corps évoque la décomposition cadavérique. Dès le début, une formule gravée en première page et judicieusement tirée de l’Ecclésiaste mettait le lecteur en garde : «De mil hommes j’en ai trouvé un bon, et de toutes les femmes, pas une.» En vérité, l’auteur n’accordait sa grâce qu’à une seule femme, la Sainte Vierge. Une seconde femme devait, dans un autre de ses livres, partager cet honneur : la sienne.

Et pourtant cet Alphabet présente d’indéniables qualités littéraires. Le style ne manque ni de panache ni de lyrisme, et l’«Épître dédicatoire à la plus mauvaise femme du monde» témoigne d’un talent venimeux mais réel :

Femme, si ton esprit altier pouvoit connoître le sort de ta misère et la vanité de ta condition, tu fuirois la lumière du soleil, tu chercherois les ténèbres, tu entrerois dans les grotes, tu regretterais ta naissance et tu aurois horreur de toi même. Mais l’aveuglement extrême qui t’ôte cette connoissance fait que tu demeures dans le monde la plus imparfaite des créatures de l’univers, l’écume de la nature, le séminaire des malheurs, l’alumette du vice, la sentine d’ordure, un mal nécessaire et un plaisir dommageable […] Ce ventre putride et fétide déclare les puanteurs et les saletez qui sortent de ta charogne exposée et prostituée aux esclaves de ton impudicité. Aussi te bâtise-t-on de ce sale nom de putain qui est le dérivatif de puteo signifiant «puer».

Ce texte brillant est très vite attribué à Jacques Olivier, «licencié ès loix du Droit canon», et constitue sans doute le point de départ de la salopologie moderne. Bien avant les travaux de Schopenhauer ou d’Otto Weininger, qui allaient donner à cette discipline ses lettres de noblesse, les efforts d’Olivier pour poser les bases d’une analyse rigoureuse et objective de la nature féminine ont contribué à faire entrer la question de l’altérité sexuelle dans l’ère de la méthode scientifique. On ne s’étonnera donc pas que les recherches d’Olivier fussent contemporaines de l’invention du télescope (lunette de Galilée, 1609) et du microscope (par Janssen à la même époque) : comme l’infiniment grand et l’infiniment petit, le caractère infiniment autre de la salope primitive excitait déjà l’intérêt des hommes de science.

Au fil des pages, nous apprenons grâce à un savent emploi tant de citations bibliques que d’exemples tirés de la vie quotidienne, que la femme est souvent menteuse, cruelle et criminelle, qu’elle «aboie comme un chien tout aussitôt qu’on heurte à la porte sans reconnoître si c’est un étranger ou un domestique» (prélude à l’analyse deux siècles plus tard de l’hystérie féminine), est que la chasteté est d’autant plus une vertu féminine qu’elle reste, chez la femme, exceptionnellement rare.

Se laissant parfois emporter par son argumentation, l’auteur développe l’image d’une femme ravalée au rang «d’immonde araignée qui passe une demi-journée à tirer de son ventre envenimé une frêle tissure pour prendre les mouches». Quant au lecteur, il découvre épouvanté que son épouse n’est qu’un ramassis de chair en décomposition. Elle a «un ventre pourry et puant», des «mains crochues infectant toutes choses par leurs attouchemens» et des «tétasses pendillantes pleines de lait mortifère succé par des chatons [amants]». Olivier démontre ici, malgré des tournures excessives et quelques imprécisions, que bien avant la formalisation d’une théorie des germes, il avait bien compris le rôle central jouée par l’appareil reproducteur féminin dans la propagation de maladies spécifiques (on parlerait aujourd’hui de MST, ou d’IST). Une telle audace, une telle clairvoyance, mériterait sans doute que l’auteur jouisse de davantage de notoriété qu’il n’en a aujourd’hui.

Par ce livre qui fit date, l’auteur rappelle s’il en était besoin que la femme a toujours constitué pour l’homme, du fait de sa radicale étrangeté et de ses pulsions insatiables – on dirait aujourd’hui sa saloperie, un inépuisable sujet d’étude. On ne peut douter que, s’il écrivait aujourd’hui, Jacques Olivier serait publié dans Salope Magazine.

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